Paysage, corps et graphie : Image de la corporéité en danse

 

 

Atelier chorégraphique construit à partir de l’étude des RSVP cycles d’Anna Halprin.
Complément de l’atelier chorégraphique « Sur les pas de Claude ».

Un rapport directionnel au lieu et le privilège d’une frontalité corporelle s’estompent au profit du volume corporel et d’une relation tactile avec les matériaux et les formes. Le corps descend de l’escalier vers le sol, appréhende les surfaces. L’orientation, la prise, les distances proches ou lointaines, la conscience d’une trajectoire et d’un déplacement, ne passent plus par le regard. Lorsque les yeux s’ouvrent, c’est dans le souci constant d’enrayer le rapport entre perception et action ; le regard sans direction précise, sans focalisation, ni mouvement, doit laisser s’imprimer ce qui se présente à lui.
On apprécie en cet instant une autre perception du lieu, modifiée ou déplacée par la proposition en mouvement. On redécouvre un endroit que l’on a peut-être soi-même exploré l’instant d’avant. On prend la mesure de l’écart entre la vue et la sensation kinesthésique ou tactile. On voit s’inventer un geste que l’attention au lieu a suscité, que sa configuration a permis. Ce rapport au visuel resurgit dans le souci d’une composition dansée.

Dans cette exploration dont la trace est inscrite sur un support photographique, nous avons voulu rendre cohérentes les deux approches propres au domaine de l’architecture et de la danse.
Mêler le résultat d’une approche graphique où l’atmosphère et l’harmonie priment dans un souci de captation du regard, avec une exploration sensorielle et perceptive d’un lieu qui donne au corps une architecture réinventée.

«Les marches d’escaliers, par leurs lignes droites et leurs arêtes, maintiennent le contraste nécessaire avec les lignes sinueuses des évolutions et des courbes du corps, mais, étant praticables, elles offrent au corps une certaine complicité de l’espace qui peut devenir un véritable élément d’expression». Appia.
L’escalier rompt avec la surface plane du sol et crée un espace pour marcher ou danser autrement. Appia perçoit cet élément comme étant la base d’une nouvelle conception du mouvement vivant articulé au rythme. D’ailleurs, l’escalier devient un élément récurrent des Espace Rythmiques, travail qu’il réalise entre 1909 et 1910 après la précieuse collaboration du musicien Emile Jacques-Dalcroze.
Adolphe Appia s’est penché sur la question de l’espace vivant lorsqu’il réalisa les Espace Rythmiques, que l’on a évoqué précédemment. Pour Appia, les paysages sont autant d’espaces musicaux architecturés que peints, et à ce titre, ils développent une relation à la danse et au mouvement qu’il va interroger. Selon lui, «l’espace n’est pas vivant en lui-même mais le devient dans sa relation au mouvement vivant de l’acteur.» L’espace est capable de prendre vie par la présence d’un personnage ; il n’est donc pas inerte, mais plutôt non «activé».
Selon Appia, il y a deux lignes principales qui conditionnent l’espace vivant : la ligne horizontale dont la structure du sol est une dérivée. Le corps repose avant tout sur un plan pour exprimer la pesanteur. C’est par elle que la matière s’affirme. C’est l’opposition du corps qui anime les formes de l’espace. L’autre ligne est la verticale ; elle correspond à la station naturelle du corps et l’accompagne.

«Les corps qui sont, de par leur mouvements propres, les porteurs de ces espaces?»

«L’espace, que l’on prenait pour une dimension objective et indépendante des corps qui l’habitent, se constituent en lien avec les vivants. Petit vertige métaphysique propre à la relativité… Même l’espace est relatif.»

«Nous pouvons d’ailleurs nous demander si le corps seul suffit à produire de l’espace qui l’entoure. Ne faut-il pas, pour le saisir lui aussi de façon concrète, le situer au sein de ses relations et de ses pratiques? L’espace lui-même ne doit-il pas être pensé comme le résultat de nos déplacements?»

«Si je dis que les territoires s’enfoncent dans les corps, c’est parce qu’à force d’arpenter ces territoires, ils finissent par vous hanter. Le corps finit par charrier avec lui toute une suite de lieux qu’il plie et déplie au moindre geste.»

«On voit que des territoires portent des corps et que des corps portent des territoires.» 

«L’espace, celui de la danse et du paysage, est comme une cristallisation du paysage.»

Quant à la danse n°5  / Images en manoeuvres Ed. Le mas de la danse, 07.2007    Youchenko : La carte de l’identité. Quel territoire dessinons-nous avec nos déplacements ?

Conception : Atelier Hô
Réalisation : Atelier Hô
Danseur et danseuse : Sebastian Belmar et Maud Pizon
Lieu : marches de la BNF, Paris 13e
Année : 2009
© photo : Maïlys Hô